Le chanvre en France : mille ans d'histoire, de Colbert au CBD
La plante qui a fait naviguer les rois
Pendant des siècles, aucun navire n'a pris la mer sans chanvre : voiles, cordages, haubans, calfatage — tout ou presque en dépendait. Un vaisseau de ligne du XVIIIᵉ siècle embarquait des dizaines de tonnes de chanvre, à renouveler régulièrement tant le sel et l'usure les dévoraient. C'est pourquoi Colbert, en structurant la marine royale de Louis XIV, fit du chanvre une affaire d'État : la Corderie royale de Rochefort, achevée en 1670, fut conçue pour transformer le chanvre du royaume en cordages de la flotte. Longue de 374 mètres — la longueur d'une encablure de cordage — elle reste l'un des plus beaux monuments industriels de France.
Les grandes régions productrices s'appelaient alors Bretagne, Anjou, Maine, Bourgogne, Dauphiné… et la Provence, dont nous racontons l'histoire particulière dans le chanvre en Provence.
Le quotidien des campagnes : toile, papier, chènevis
Loin des arsenaux, le chanvre était aussi la plante du quotidien paysan. Chaque ferme ou presque avait sa chènevière, ce carré de chanvre dont on tirait la toile des draps, des chemises et des sacs — le mot « canevas » vient du latin cannabis, tout comme des dizaines de toponymes français (Chennevières, Canaveilles, la Chènevière…). L'hiver, on teillait et filait à la veillée ; les « peigneurs de chanvre » itinérants passaient de village en village.
Le chanvre a aussi porté l'écrit : les papiers des premières bibles de Gutenberg comme des billets de la Révolution contenaient du chanvre et du lin recyclés des chiffons. Jusqu'au XIXᵉ siècle, écrire, naviguer et se vêtir en France, c'était très souvent toucher du chanvre sans le savoir.
L'effondrement du XXᵉ siècle
Trois forces ont eu raison de cette omniprésence : la vapeur (fin des voiliers), le coton colonial puis les fibres synthétiques (fin du textile chanvrier), et enfin la prohibition internationale du cannabis au XXᵉ siècle, qui a jeté l'opprobre sur toute la plante, fibres comprises. De centaines de milliers d'hectares au XIXᵉ siècle, la sole chanvrière française est tombée à quelques centaines d'hectares dans les années 1960.
La France n'a pourtant jamais totalement cessé : elle a maintenu une filière de chanvre industriel à très faible THC (papeterie de luxe et papier à cigarette, notamment), ce qui fait d'elle, aujourd'hui encore, le premier producteur européen de chanvre.
La renaissance : du chanvre industriel au CBD
Le renouveau est venu par étapes : matériaux biosourcés (béton de chanvre, isolation), graine alimentaire, cosmétique — puis, dans les années 2010-2020, le CBD, qui a rendu à la fleur de chanvre une valeur qu'elle n'avait plus depuis un siècle. Le cadre légal s'est construit dans la douleur (arrêts de justice, arrêté de 2021 — notre chronologie de la législation retrace tout), mais il existe désormais : variétés autorisées, THC ≤ 0,3 %, produits analysés.
Chez Canebia, nous voyons le CBD comme le dernier chapitre d'une très vieille histoire française — c'est le sens de notre nom, hérité de la Canebière de Marseille, et de notre attachement aux cultures de plein champ qui renouent avec le geste ancien.
- Corderie royale de Rochefort — Centre International de la Mer
- InterChanvre — histoire de la filière
- Bibliothèque nationale de France — histoire du papier